Elle avait 27 ans, mesurait 1m55 et portait du 32. Chaque virée shopping se transformait en parcours du combattant. « Je devais aller au rayon enfant, ou faire retoucher tous mes vêtements. C’était humiliant », confie Clara, consultante à Lyon. Pendant des années, les femmes très fines ont été invisibilisées par l’industrie de la mode. Mais depuis peu, quelque chose change. Lentement, mais sûrement, les marques commencent à entendre ces voix longtemps ignorées.
Une taille oubliée du prêt-à-porter
Dans les rayons des grandes enseignes, les tailles débutent souvent au 34, voire au 36. Pourtant, selon une étude menée par l’Institut Français du Textile et de l’Habillement, près de 5 % des femmes adultes en France porteraient du 32 ou moins. Cela représente environ 1,5 million de personnes. « Ce n’est pas une niche, c’est une population entière que l’on a refusé de voir », déplore Manon Delcourt, styliste indépendante à Paris.
La mode a longtemps été façonnée autour d’un idéal de silhouette standardisée. Les tailles dites « petites » étaient reléguées au rayon enfants, avec des coupes inadaptées et des styles infantilisants. « Je suis une femme, pas une fillette. J’en ai assez de devoir choisir entre des licornes et des jeans mal taillés », s’exaspère Julie, 30 ans, qui porte du 30.
Mais pourquoi cette exclusion ? Les marques ont longtemps justifié leur choix par des contraintes de production et de rentabilité. « Produire des tailles extrêmes coûte plus cher, car les volumes sont faibles. Les marques préféraient se concentrer sur les tailles les plus vendues », explique un ancien acheteur textile sous couvert d’anonymat.
Des pionnières qui brisent les codes
Face au silence des grandes enseignes, certaines marques ont décidé d’agir. C’est le cas de Petites & Fines, une jeune griffe française lancée en 2021 par deux sœurs, Lucie et Anaïs, elles-mêmes concernées. « On en avait assez de ne rien trouver. Alors on a créé la marque qu’on aurait voulu avoir », raconte Lucie.
Leur concept : proposer des vêtements féminins, modernes et bien coupés, dès la taille 28. Robes, tailleurs, jeans, tout est pensé pour les morphologies très menues. « On ne se contente pas de réduire les proportions. On repense entièrement le patronage pour que les vêtements tombent parfaitement », précise Anaïs.
Le succès est au rendez-vous. En moins de deux ans, Petites & Fines a triplé son chiffre d’affaires. Leur compte Instagram, suivi par plus de 80 000 personnes, regorge de témoignages enthousiastes. « C’est la première fois que je me sens considérée », écrit Sarah, 26 ans, sous une photo en tailleur crème ajusté.
D’autres marques suivent le mouvement. En Angleterre, la griffe Petite Studio fait sensation avec ses collections pointues pour femmes de moins d’1m60. En Corée du Sud, le site YesStyle propose des centaines de références en tailles XXS. Et même Zara a récemment élargi certaines de ses lignes vers le bas, avec des modèles en 32 disponibles en ligne.
Des vêtements, mais aussi une représentation
Au-delà de l’offre vestimentaire, c’est aussi une question de visibilité. Dans les campagnes publicitaires, les mannequins très minces sont souvent présents, mais rarement identifiés comme portant du 30 ou du 32. « On les utilise pour vendre du 36, ce qui crée une distorsion. Les femmes fines ne se reconnaissent nulle part », analyse Léa Morel, sociologue de la mode.
Sur les réseaux sociaux, des influenceuses comme @tinyclosetparis ou @ministyleblog militent pour une meilleure représentation. Elles partagent leurs looks, leurs astuces shopping et leurs frustrations. « Ce n’est pas parce qu’on est mince qu’on trouve facilement à s’habiller. C’est un mythe », affirme Camille, créatrice du blog Tiny Style, qui mesure 1m52.
Leurs contenus rencontrent un écho croissant. Sous leurs publications, des centaines de commentaires témoignent d’un même besoin : être vues, entendues, respectées. « On ne veut pas être traitées comme des exceptions. On veut juste avoir le choix », résume Clara, avec une pointe d’émotion.
Des défis techniques à relever
Adapter la mode aux très petites tailles ne se résume pas à rétrécir les vêtements. Il faut repenser les coupes, les longueurs, les emmanchures, les proportions. « Une veste en 32 ne peut pas être une copie réduite d’un 38. Sinon, elle flotte aux épaules ou serre à la taille », explique Manon Delcourt.
Les marques doivent donc investir dans de nouveaux patronages, des prototypes spécifiques, et souvent des mannequins d’essayage adaptés. Cela représente un coût important pour des volumes de vente encore incertains. « C’est un pari. Mais un pari nécessaire pour répondre à une vraie demande », estime Anaïs de Petites & Fines.
La logistique aussi pose problème. Dans la plupart des entrepôts, les tailles extrêmes sont produites en quantités limitées, ce qui entraîne des ruptures fréquentes. « On doit être très réactives sur les réassorts. Nos clientes savent que si elles aiment un modèle, elles doivent l’acheter vite », confie Lucie.
Le rôle clé des consommatrices
Ce changement n’aurait pas été possible sans la mobilisation des premières concernées. Sur les forums, les blogs, les réseaux, elles ont pris la parole, partagé leurs expériences, interpellé les marques. « J’ai écrit à toutes les enseignes que je fréquentais. Certaines m’ont répondu, d’autres non. Mais je ne voulais plus me taire », raconte Julie.
Des pétitions ont vu le jour. Des hashtags comme #PetiteFashion ou #Size32Please ont circulé sur Twitter et Instagram. Une communauté s’est formée, solidaire, inventive, déterminée. « On s’échange les bons plans, les marques qui taillent petit, les astuces de retouche. C’est un vrai réseau d’entraide », observe Camille.
Et les marques commencent à écouter. Certaines, comme Sézane ou Mango, testent désormais des mini-collections en très petites tailles. D’autres proposent des services de retouche gratuits ou des guides de tailles plus précis. « C’est encore timide, mais c’est un début », note Léa Morel.
Vers une mode plus inclusive, vraiment ?
La question reste ouverte. Si les avancées sont réelles, elles restent encore marginales. La majorité des enseignes n’a pas encore franchi le pas. Et celles qui le font le font souvent timidement, sans grande communication. « On sent qu’ils tâtonnent, qu’ils ont peur de se tromper », analyse Manon Delcourt.
Mais la dynamique est lancée. Et elle pourrait bien s’accélérer. Car les consommatrices ne comptent plus se taire. « On a attendu assez longtemps. Maintenant, on veut être là, dans les vitrines, sur les podiums, dans les rayons. À notre taille », conclut Clara avec un sourire déterminé.
La mode peut-elle vraiment devenir inclusive si elle ignore encore celles qui sortent des standards ? Peut-on parler de diversité sans penser à toutes les morphologies, même les plus fines ?
L’auteur s’est appuyé sur des outils technologiques pour enrichir sa recherche.








Il est temps que toutes les morphologies soient respectées dans la mode. Chaque corps mérite d’être vu.
Bravo pour cet article poignant qui résonne profondément avec de nombreuses femmes.
Il est temps que la mode reconnaisse toutes les morphologies, y compris les très fines.